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Comprendre le fonctionnement subtil de la douleur

Dans les dernières années, il y a eu plusieurs découvertes sur les mécanismes de la douleur qui ont réussi à fairebasculer de vieilles croyances. Par exemple, croire que « la douleur provient de l’endroit exact de la blessure » ou encore que « les douleurs peuvent être imaginaires... » sont aujourd’hui toutes des idées déclarées fausses. Malheureusement ces idées du passé sont encore crues par certaines personnes. Il est maintenant connu que la douleur nait dans le cerveau après avoir été « modulée » par plusieurs facteurs. Donc, le système nerveux central (la moelle épinière et le cerveau) reçoit les messages électrochimiques du système nerveux périphérique (tous les nerfs qui sortent de la moelle épinière et du bulbe rachidien), les décode et les analyse. C’est lui qui nous fait « entendre » physiquement ce cri d’alarme pouvant être à peine perceptible jusqu’à se rendre à un mode insoutenable! Mais c’est aussi ce même cerveau qui en même temps, interprète d’autres informations provenant du même système nerveux, le chagrin, la joie, le dégoût et la peur! On sait maintenant que la douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle qui est loin d’être « imaginaire » même si, tout comme une « colère cachée », on ne peut pas la voir. La douleur peut faire monter ou libérer des émotions ou à l’inverse, nos émotions peuvent réveiller, adoucir et même faire naitre une douleur. Par exemple, des larmes (de rage) peuvent couler suite à un coup sur la tête ou un mauvais souvenir peut venir nouer notre estomac... Nos sensations physiques et nos émotions ne vont pas l’un sans l’autre. Le corps et l’esprit ne font qu’un. Mais le plus incroyable est : « La façon dont on perçoit le monde, donc notre environnement externe, et bien cette même vision, on la reproduira envers notre propre environnement interne ». Le cerveau est malléable car c’est un organisme qui se transforme au gré de notre vécu et qui s’adapte à tous les obstacles du monde extérieur et intérieur. Nos croyances, notre façon de voir la vie, de gérer nos émotions, de réagir face à nos peurs vont influencer notre perception de la douleur. Votre douleur est bien réelle et personne ne peut contester ce que vous ressentez. Mais il est important que vous compreniez le mécanisme de la douleur et que votre cerveau est un organisme adaptable que vous avez le pouvoir de changer.

Maintenant essayons ensemble, de décortiquer le mécanisme complexe de la douleur sans trop s’y perdre. Prenons comme exemple une blessure. En cuisinant, vous vous coupez soudainement le doigt de façon assez importante. Tous vos sens seront en alerte. Sans attendre, des substances pro-inflammatoires seront secrétées et s’installeront autour des cellules blessées mais aussi autour de capteurs nociceptifs des terminaisons nerveuses libres (ceux qui identifient les agressions), dispersées dans la peau et iront aussi s’étendre et s’installer dans les tissus voisins. Les nocicepteurs au bout du doigt sont liés à des nerfs sensitifs contenant des fibres à deux vitesses qui conduiront le message le long de la moelle épinière, traverseront le tronc cérébral, le thalamus (j’y reviendrai) avant d’arriver au cortex du cerveau (la couche la plus superficielle du système nerveux). À travers des fibres à haute vitesse, les neurones recevront l’ordre d’éloigner le doigt de la source de danger puis, dans les fibres lentes, le message retardé de l’élancement vous fera grimacer de douleur. Ce message pourra aussi vous parvenir par d’autres récepteurs qui auront été réveillés par les évènements et qui viendront à leur tour accentuer le stimuli et de ce fait, exagérer la douleur. On parlera alors d’une hyperalgésie primaire. Puis dans un même élan, une cascade de substances algogènes (qui provoquent et maintiennent la douleur) viendra aussi stimuler les terminaisons des fibres nerveuses des tissus voisins non lésés qui les mettront dans la partie d’accentuer le message douloureux. Ce phénomène est appelé hyperalgésie secondaire. Ce faisant, cette « soupe » inflammatoire diminuera la tolérance, i.e. le seuil sensitif des fibres douloureuses, au point qu’un petit stimulus habituellement non-douloureux (ex. un effleurage) réveillera une vive douleur appelée allodynie. Dans la moelle épinière se trouvent des interneurones qui ont l’importante mission de moduler et même d’empêcher la transmission du message douloureux vers les neurones sensitifs montant au cerveau. Ce sont eux qui gèrent le premier contrôle inhibiteur nommé « gate control ». Exemple, suite à un coup douloureux à l’orteil, la « gate » se fermera et instinctivement on se frottera à l’endroit où nous nous sommes blessés. Le fait d’appliquer un stimulus (agréable) non-nociceptif inhibant au même endroit où un message de douleur tente de s’activer, mettra en compétition ces deux stimuli, ce qui aura comme effet d’atténuer l’intensité de l’information avant de l’envoyer au cerveau. Donc le fait d’appuyer, de masser ou de frotter la zone endolorie stimulera l’interneurone inhibiteur qui va calmer la douleur et son intensité. C’est d’ailleurs ce qui se produit et qui vous soulage lors des traitements ostéopathiques. Le deuxième contrôle est l’inhibiteur descendant. On reprend l’accident de l’orteil. Le son du coup contre le mur, le mauvais souvenir du même incident et de sa « douleur vive » et la vue de notre pauvre orteil qui se gonfle de sang, aura comme effet de libérer des neurotransmetteurs qui descendront dans la moelle épinière pour atténuer l’information de douleur avant même que le message monte au cerveau. C’est ce qu’on appelle le contrôle supraspinal qui a le rôle d’apporter du renfort à l’inhibition en étant lié avec le « gate control ». Grâce à la présence d’influx sensitifs non-nociceptifs et d’influx inhibiteurs descendants, il sera possible de créer des embûches lors du transfert des informations nociceptives entre les fibres périphériques et centrales. Ce mécanisme qui permet de fermer ou d’ouvrir le passage du transfert d’influx nerveux est important et toujours d’actualité en thérapie manuelle.

Alors, je continue mon explication. Les messages nociceptifs longeant les fibres des nerfs périphériques entrent par la moelle, forment des faisceaux qui montent au tronc cérébral, se retrouvent dans le thalamus avant d’atterrir dans le cortex du cerveau. À l’arrivée de ces messages, le tronc cérébral stimule l’éveil et accélère notre rythme cardiaque (ce qui est bien utile si nous devons nous défendre d’une attaque). Lorsque ces messages traversent le thalamus, c’est là que les choses se gâtent... les voies de la douleur et des émotions se rencontrent! Le thalamus, composé de différents noyaux, pilote les différentes zones du cerveau. Un de ces faisceaux, le « spino-thalamique », passe par une zone nommée « substance réticulée » (qui gère notre vigilance et notre attention) avant d’aller rejoindre les noyaux latéraux du thalamus. Celui-ci transmet sur une voie rapide les caractéristiques et l’intensité de la douleur. Un autre faisceau, appelé « spino-réticulo-thalamique », et les noyaux médians du thalamus constituent une voie lente et complexe. Ce sont ces deux voies qui sont responsables de sonner l’alarme et de produire l’élément affectif de la douleur. Ces voies sont connectées au cortex et au cervelet (responsable du contrôle moteur). La réponse motrice permettra de retirer sans y penser et rapidement le pied ou la main du danger. Elles ont aussi un lien avec l’hypothalamus responsable de la composante hormonale et végétative de la douleur. L’hypothalamus est bien connu pour sécréter les hormones de stress... Ce n’est qu’à l’arrivée dans le cortex qu’il sera « rationalisé » selon plusieurs facteurs : le seuil d’anxiété, de stress, le souvenir des douleurs du passé, l’humeur, l’équilibre affectif, le sommeil, la mémoire, la culture... et selon la façon dont vous voyez votre environnement externe. Notre système nerveux a méticuleusement mémorisé toutes nos expériences de vie et ce depuis le début de notre existence. Plus une personne a eu un passé difficile, plus l’anxiété et la peur sont présentes... et plus on devient sensible à la douleur.

Puis, à force d’avoir des douleurs répétitives et très intenses, les neurones deviendront de plus en plus sensibles. Ayant perdu un grand pourcentage de leur inhibition, ils s’exciteront plus rapidement et le message nociceptif se rendra plus facilement au cerveau. Une perte de contrôle des médiateurs inflammatoires, même lorsque le stimulus initial n’existe plus, aura de fâcheuses conséquences. En présence d’hyperalgies primaires et secondaires, d’allodynies (une douleur vive déclenchée par un stimulus qui est normalement indolore), de vasodilatations et d’œdèmes qui perdurent dans le temps, la douleur continuera de se répéter et d’alerter le SNC en le bombardant sans relâche. De plus, le système autonome sera à son tour affecté car chaque fibre sensitive innervant un muscle est aussi liée à une zone viscérale (ce qui explique vos troubles digestifs...) et un territoire cutané. Tout le monde connait le lien du bras gauche et du cœur... Le système immunitaire jouera aussi un rôle important dans ce débalancement. Les microglies sont des cellules responsables de défendre le cerveau en contrôlant les réactions inhibitoires ou excitables. Elles sont un type de cellule non-neuronale mais se mettront à agir comme un neurone et à libérer des médiateurs chimiques qui telle une vague apporteront une excitabilité accrue, faciliteront la transmission des messages douloureux invitant ainsi de plus belle, des hypersensibilités et des allodynies. L’inhibition pourra même être perdue au point d’entraîner des neurones non nociceptifs telles les microglies à s’engager dans le circuit de transmission de la douleur! Alors de simples petites pressions sur la peau, un stimulus habituellement non douloureux, pourront activer les voies de la douleur et apporter de grandes souffrances inexplicables, pouvant engendrer ainsi des conditions aussi complexes que la fibromyalgie.

Nous commençons à peine à comprendre les mécanismes cérébraux responsables des perceptions de la douleur. Les chercheurs espèrent découvrir des manœuvres qui permettront de maitriser le « gate-control » et d’empêcher les messages exagérés des douleurs « inutiles » mais sans inhiber les véritables signaux d’alerte.

Une réelle révolution dans les neurosciences est en cours. Des formations d’équipes multidisciplinaires de chercheurs provenant du monde entier travaillent sans relâche afin de développer de nouveaux outils ayant pour objectif d'alléger le fardeau grandissant des troubles du cerveau qui affecteront 1 Canadien sur 3 au cours de sa vie.

Restons optimistes!


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